LES INDES NOIRES, Casterman 1991-1994, La Cafetière 1999.
Le mythe du trésor enfoui est un thème récurrent du roman d'aventure et de la Bande Dessinée. Lorsque je suis tombé sur cet article qui relatait la découverte des iguanodons de Bernissart, en Belgique en 1878, ces lignes ont frappé mon imagination: "Jules Créteur était un de ces mineurs de fond. C'est lui qui découvrit, en piochant, un objet insolite, très dur, noir mais légèrement doré. Il se trouvait à 322 mètres de fond. Convaincus d'abord qu'il s'agissait d'or, les mineurs firent appel à un géologue."
CONTEXTE ET DECOR D'UN RECIT
Mes grands-parents maternels habitaient au cent cinquante-deux de la rue Hector Delanois à Cuesmes. Il y a toujours là un pâté de trois maisons ouvrières qu'à ce qu'ils m'avaient dit, mes arrière ou arrière-arrière grands-parents avaient construites de leurs mains, fabriquant eux-mêmes les briques, avec cette terre à charbon rouge sombre de sang cuit qui
annonce les murs du pays noir, dans une briqueterie toute proche. Il y avait aussi juste à côté une ancienne maison de garde-barrière que vous ne verrez plus et qui datait de l'ancien passage à niveau, comme les chemins de fer belges en avaient construit des centaines au début du siècle, toutes sur le même modèle, avec leur toit qui déborde loin des murs, leurs oeil-de-boeuf et leurs fenêtres voûtées aux décharges de briques saillantes. Tout ça était occupé depuis deux ou trois générations par de la famille, des beaux-frères, des cousines, des Angèle, Olga, Edmond, tante Margueritte et Mononc' Victor.
Ma grand-mère et une de ses soeurs m'avaient souvent parlé du temps de leur jeunesse, quand la campagne environnante avait encore un caractère plutôt bucolique et franchement rural. Sur la voie ferrée, il ne passait alors que cinq ou six trains par jour, et il y avait sur le mont Héribus, l'ancienne colline sacrée des druides, un joli bosquet de bouleaux où, jeunes filles, elles allaient cueillir des fleurs, des champignons, et se promener avec les enfants comme dans les aventures de Marcel Proust.
Bien sûr, il y avait aussi le four où toute la communauté venait cuire son pain pour la semaine, bien sûr, la plupart des habitants avaient une ou plusieurs vaches, un petit élevage de poules, de lapins et je vous parie même qu'ils pratiquaient le troc, se reproduisaient entre eux et se fichaient pas mal du cours du haricot. Et bien sûr, ils travaillaient aux champs et mon arrière grand-père, qui était somnambule sans le savoir, s'était longtemps demandé qui était le farceur qui venait la nuit de temps à autre lui bêcher un carré de terre.
Mais comme s'il était écrit quelque part que ce sacré bon vieux temps n'est jamais fait pour durer, ils avaient alors connu la Grande Guerre, la Der des Der, celle de quatorze, avec des Allemands vrais de vrai qui réquisitionnaient pour leur artillerie tous les objets en cuivre qui servaient à fabriquer les douilles des obus, et tous les chevaux qu'ils pouvaient trouver.
Ceux qui possédaient de ces trucs-là s'arrangeaien
t toujours pour planquer tout ça quelque part, ce qui avait l'art de faire mousser le taux d'adrénaline des Fritz, et Pa D'siré, mon arrière grand-père, s'était un jour retrouvé nez-à-nez avec un officier en casque à pointe qui vociférait, en allemand donc, parce qu'il voulait vraisemblablement savoir où était l'animal qui avait laissé des traces de pieds ferrés partout dans la boue séchée de la cour. Pa D'siré, qui ne pratiquait, pour résumer sommairement, pas vraiment d'autre langage que notre patois local, répondait invariablement que c'était « l'baudet » et l'autre commençait à s'énerver tout rouge, hurlant, dans son patois teutonique à lui, des choses incompréhensibles, ponctuées des protestations de Pa D'siré: "Mais pisquèj vos dis qu'c'est l'baudet!" Il venait d'appeler la troupe et de faire sortir tout le monde de la maison, allez savoir, peut-être pour emmener mon aïeul et sa famille Ad Patres ou, si vous préférez, devant le peloton d'exécution, ce qui, de toute façon, aurait eu pour fâcheuse conséquence de compromettre un peu l'intégrité physique et morale de ma personne.
C'est à ce moment que ce crétin de baudet s'était enfin décidé à se montrer, sortant nonchalamment de l'étable où il venait de faire la sieste. D'un seul coup, le Schleu s'était calmé et, faisant signe aux soldats de relâcher ma famille, il était venu ajuster son monocle face au mufle de l'ongulé, lâchant à mon arrière Bon-Papa dans un français impeccable: "Si vous m'aviez dit que c'était un âne, j'aurais compris."
Changement de décor: au temps où je l'ai connue, la maison donnait derrière sur un petit jardin encadré de murs en parpaings et d'une remise grande et magique comme une maison de poupée.
Une latrine dont la fosse fendue par les vibrations laissait impunément ses défécations se répandre dans le talus du train, rendait inutile le casque SS cloué sur un manche qui devait servir de louche à purin. Dans le poulailler goudronné, branlant de planches et de vieilles portes, sous le treillis où était le dépôt de ferrailles, il y avait le petit morceau de rail volé qui me fascinait par les drames qu'il semblait receler, si petit que son absence quelque part sur la voie n'avait même pas l'air de faire dérailler le train, et qui servait autant de billot à fendre le bois que d'enclume ou d'échafaud à poules. Un lilas, des rosiers, des dahlias-pompon et des légumes que traversaient de petites allées aux bordures ondulantes, lissées d'un ciment jaunâtre marqué aux empreintes de chats depuis longtemps disparus, sous les fils où pendait la lessive.
Au fond était la clôture en béton du chemin de fer où j'allais grimper pour regarder passer l'express du Paris-Bruxelles, les Michelines et les trains de marchandises. En face, la cabine d'aiguillage avec son étage en surplomb vitré laissait voir deux employés en uniforme et casquette qui tiraient sur tout un râtelier de manettes, consignant je ne sais quoi dans un énorme carnet noir, téléphonant à tour de bras, consultant toutes les cinq minutes une grosse horloge accrochée à la cloison. A dix ou vingt mètres à droite de la cabine, le pont gris-bleu d'acier riveté qui avait remplacé le passage à niveau enjambait les voies.
Se redressant sur son Voltaire, Bon-Papa allongeait le torse pour cracher un bon coup dans le bac à charbon. Il avait été porion au charbonnage de l'Héribus et, depuis qu'on l'avait mis à la retraite, il travaillait encore de temps en temps comme électricien chez un certain Stou Melingue. Bobonne, elle, qui avait souvent été femme à journée, s'était surtout occupée d'élever ses quatre enfants, de tenir son ménage et de corriger le langage de son homme quand il ne parlait pas "comme y faut" devant sa descendance.
Devant, c'était la rue avec l'entrée du charbonnage et les camions qui sautaient sur les pavés défoncés, crachant le mazout et la poussière de charbon dans le va-et-vient des mineurs. La maison toute entière tremblait d'un trafic incessant qui la cernait et seuls, décollant du toit du grenier déformé par un bricolage de châssis et de grillages hétéroclite, les pigeons de concours de Bon-Papa semblaient pour un moment dans leur vol, échapper à tout ce tumulte.
L'image que je garde d'eux a aujourd'hui des airs figés de musée Grévin et, s'il fallait en faire un, de musée, celui de la vie boraine, par exemple, je les mettrais tous les deux dans la cuisine, lui, dans son fauteuil, les pieds allongés dans ses grosses charentaises qui sentent le caoutchouc brûlé sur le cendrier du poêle-crapaud, lisant les potins d'une gazette locale appelée Germinal, faisant sauter d'une boîte à tabac chromée automatique de grosses cigarettes roulées au Roisin et elle, roulant la pâte des tartes avec une bouteille sur un coin de table, toujours debout, entre 1'évier et le fourneau. Ils avaient eu deux garçons et deux filles, c'étaient de ces familles où les garçons font tôt leur mallette, peu après la limite
d'âge de 1'école obligatoire. Alors, ils "allaient soldat" et puis, se formaient sur le tas à une technique, à un métier, traînant dans les bars après des heures difficiles, en proie à des fantasmes de réussite et d'autorité, laissant peu à peu la misère mentale 1'emporter sur la pauvreté matérielle.
Les filles, seules, pouvaient échapper à cette règle sans lumière au bout du tunnel en faisant un beau mariage. Ma mère avait eu cette chance et plus encore une soeur plus jeune qui avait connu, grâce à un mari qui avait le sens des affaires et de la politique, une existence fortunée, luxueuse et qu'elle faisait, autant que faire se peut, généreusement partager à toute la famille.
Bon-Papa cultivait ses potagers, celui de derrière
la maison de tout-à-1'heure et un autre, sur les flancs de l'Héribus qu'il appelait "le champ" et où il y avait pour me faire passer le temps, un étang avec des épinoches, une carcasse de moto et des roseaux "biroute-de-velours". Pour lui, il y avait les légumes et un coin de plants de tabac que, conformément à la promesse que je lui avais faite, j'avais réussi à tenir secret jusqu'à aujourd'hui.
De retour à midi, il mangeait bruyamment, appuyé de l'avant-bras sur la table, broyant d'une main avec sa fourchette un ragoût qu'il pouvait ainsi avaler sans devoir mettre ses fausses dents. Un de ces jours-là, Bobonne lui avait un peu forcé la main pour qu'il torde le cou à deux pigeonneaux que j'avais promis de manger, et j'étais là, sans trop de remords, à le regarder mâchouiller son rata, assis devant mon assiette garnie des deux malheureuses victimes de mon caprice, gisant sous leur linceul de sauce au milieu des pommes de terre, avec pas faim du tout.
La cuisine, avec son papier peint à grosses fleurs jaunes ou rouges qui changeait tous les ans, était vraiment le centre névralgique de la maison. On aurait dit que c'était une habitude restée d'avant la guerre, quand la grande pièce de devant était un café et qu'il fallait concentrer les activités privées et domestiques dans les pièces du fond. Outre y cuisiner,
y manger, y jouer aux cartes, y dire du mal des gens et y faire la lecture, on s'y lavait aussi, dans une grande bassine en zinc qu'on remplissait à l'huile de bras, en tirant à la pompe l'eau de la citerne et je trouvais bien ça un peu dégueulasse de prendre mon bain dans de l'huile de bras, mais j'aurais rien dit parce que tout le monde avait l'air de trouver ça normal. Il y avait aussi comme distractions, juste sous la fenêtre du jardin, une machine à coudre Saint-Gère à pédale où je me pinçais salement les orteils à chaque fois que je la faisais aller à fond la caisse et, contre le mur opposé, le poste de radio avec ses touches aux dents d'ivoire sur le bord et dedans, les histoires de Jean-Claude de la Place Flagey. Une porte avec un loquet à levier repeinte de trente-six couches d'émail brillant donnait sur une chambre qui servait occasionnellement à héberger de la famille et sur une cave aux coins de murs défoncés par les tonneaux des brasseurs d'autrefois qui sentait bon à jamais les tartes mises au frais au-dessus de l'escalier et la bière du temps du café.
Une autre porte toute pareille donnait sur la pièce de devant où étaient maintenant le salon et la salle à manger des dimanches et des grandes occasions, salon-musée des souvenirs, des photos de parents disparus, des communions, des mariages et des petits-enfants nouveaux-nés, salle à manger des beaux cadres, du mobilier Tête-de-lion qui sentait bon l'encaustique, des napperons en dentelle de Bruges, de la porcelaine fleurie et de l'argenterie.
Si on traversait la rue, on trouvait une cantine d'Italiens derrière le mur chaulé de graffitis appelant à la grève où les lions d'une affiche de cirque bariolée de couleurs criard
es n'en finissaient plus de se déchirer. Souvent, après le travail, ils venaient s'asseoir en chemisette sur les grosses pierres arrondies qui protégeaient les angles de l'ancien porche, les petites moustaches taillées, les favoris et les cheveux noirs gominés brillaient au soir sous les derniers rayons du soleil. Il y avait encore, derrière eux, la gare de triage avec les manoeuvres et les sifflets des monstrueuses locomotives à vapeur et, tout au fond, placé là comme par exprès pour boucher l'horizon, le terril fumant qui répandait partout son âcre odeur de soufre. De là où on était, ce qui restait de la verte colline de l'Héribus masquait les deux châssis à molettes de la fosse.
Voilà, Ça m'arrive souvent de retourner devant le numéro cent cinquante-deux, même si aujourd'hui, tout le monde est au cimetière. Aujourd'hui, avec le terril transformé en espace promenade et la gare charbonnière en parking, le quartier a retrouvé des espaces verts qui doivent lui faire vaguement ressembler à ce qu'il était du temps de Pa'D'siré, et une quiétude de dortoir de banlieue toujours régulièrement troublée par les allées et venues du Paris-Bruxelles.
Derrière les fenêtres, des rideaux s'entr'ouvrent. Les habitants des maisons que je ne connais plus jettent un oeil discret. L'un d'eux monte dans sa voiture avec un regard soupçonneux qui me chuchote: "II est encore là, celui-là?"
J'avais cinq ans, dix ans, vingt ans, peu importe, c'était loin d'être le décor de ma vie quotidienne et nous dirons seulement pour finir que ça pourrait expliquer pourquoi toute cette ruche, ce coin de coron en mouvement comme une
gigantesque mécanique hybride qui n'aurait dû en principe inspirer que des Detry, des Zola ou des Malva, laissant aux autres une certaine idée de l'enfer, avait le goût des grandes vacances, du pagnon, de la confiture à la rhubarbe et exerçait sur moi une fascination délicieuse. C'est du côté de chez Swann au borinage, si vous voulez... Il me suffit quelque fois de fermer les yeux pour y respirer à nouveau l'odeur du soufre et la fiente de pigeon, entendre le train siffler dans le bruit des machines comme si c'était hier, comme si c'était aujourd'hui, comme si c'était demain. Désolé, Messieurs les nouveaux propriétaires, vous me surprendrez de temps en temps encore à rôder dans le coin.
